L’Africaine : L’exotisme et la morale du cœur à travers la musique

Francisco Aranda Espinosa


Francisco Aranda Espinosa

Biografía

Francisco Aranda Espinosa es pianista y Profesor-Investigador. Licenciado en Música, Maestro en Investigaciones Humanísticas y Educativas y Doctor en Filosofía e Historia de las Ideas, es miembro del Sistema Nacional de Investigadores (SNI-SECIHTI).

Se desempeñó en la Universidad Autónoma de Zacatecas de 2017 a 2023 y actualmente es Profesor Investigador de Tiempo Completo en el Instituto de Artes de la Universidad Autónoma del Estado de Hidalgo (México).

Cuenta con más de 25 publicaciones —libros, artículos, capítulos y textos de divulgación— en revistas y editoriales de calidad internacional, en español, inglés y francés. Su trabajo articula la investigación en filosofía de la música, estética y arte desde una perspectiva interdisciplinaria. Desde 2025 incursiona también en la poesía y la literatura, con publicaciones en revistas de alto prestigio nacional e internacional.

 

 

L’Africaine : L’exotisme et la morale du cœur à travers la musique

Une lecture esthétique de l’opéra de Meyerbeer

Francisco Aranda Espinosa

L’Africaine est un opéra en cinq actes, composé par Giacomo Meyerbeer, né Jakob Liebmann Meyer Beer (1791-1864) sur un livret d’Eugène Scribe. Il a été créé au Grand Opéra de Paris le 28 avril 1865, puis présenté pour la première fois aux États-Unis le 1er décembre de la même année à l’Academy of Music de New York. Bien que Les Huguenots soit aujourd’hui généralement considéré comme le chef-d’œuvre de Meyer-beer, le compositeur lui-même attribuait cette place à L’Africaine. Il travailla dur sur cette œuvre pendant de nombreuses années et tragiquement mourut le lendemain de la finition de la partition. Au cours de la composition, l’intrigue fut fréquemment modifiée (comme cela se produit dans beaucoup d’autres grands opéras) ; en fait, le héros ac-tuel, Vasco Da Gama, plutôt indécis, a été ajouté aux personnages après coup. Bien qu’il s’agisse à l’origine d’un opéra français, il est aujourd’hui souvent joué en italien.

Figure: Marie Sasse dans L’Africaine. Photographie de Lamy, 1865. Bibliothèque Nationale de France, Gallica. Domaine public



La genèse de L’Africaine illustre parfaitement le partenariat à la fois créatif et tumul-tueux entre Meyerbeer et Scribe. Conçu à l’origine dans les années 1830, l’opéra subit de nombreuses révisions pendant près de trois décennies, Scribe retravaillant sans cesse l’histoire pour répondre aux exigences de Meyerbeer en matière d’exotisme historique et d’impact dramatique. Le titre lui-même est quelque peu trompeur, car l’héroïne, Séli-ka, est en réalité une reine fictive de Madagascar ou de l’océan Indien, selon les inter-prétations. Ce mélange de références géographiques et culturelles reflète la fascination du XIXᵉ siècle pour l’exotique et l’expansion des horizons coloniaux européens. Meyer-beer était très attentif aux résonances politiques et culturelles de son œuvre et L’Africaine capture l’esprit de l’exploration mondiale et de ses coûts humains à travers le triangle amoureux tragique entre Vasco Da Gama, Inès et Sélika.

Le compositeur mourut en 1864, juste avant la première, laissant l’orchestration finale et la préparation aux soins de son assistant de confiance, François-Joseph Fétis, qui appor-ta quelques ajustements pour assurer l’achèvement de la partition. L’opéra fut immé-diatement accueilli avec un grand succès, séduisant le public parisien et international, et consolidant le statut de Meyerbeer comme maître de l’opéra grandiose. Parmi les élé-ments musicaux les plus marquants figure l’air de Sélika au cinquième acte, et la ro-mance « Pays merveilleux… Ô paradis », où Da Gama chante la splendeur du Nouveau Monde—un passage devenu l’un des airs de ténor les plus célèbres. La mise en scène élaborée, les décors dépaysants et l’utilisation innovante de l’orchestration témoignent du talent de Meyerbeer pour le spectacle, tandis que les thèmes de l’amour, de la tra-hison et du sacrifice résonnent avec la grandeur tragique qu’il considérait comme sa signature ultime. L’action de L’Africaine se déroule au début du XVIe siècle à Lisbonne, sur le navire de Don Pédro en mer et en Inde.

Acte 1 : L’appel de l’inconnu
Scène - La salle du Conseil du roi du Portugal

Lors d’une réunion du Conseil royal, on annonce que le grand explorateur Diaz a dispa-ru avec tout son équipage, y compris Vasco Da Gama. Ce dernier était fiancé à Inès, la fille de Don Diego, un membre important du Conseil qui souhaite désormais la voir épouser Don Pédro, président de cette assemblée. On informe l’arrivée d’un officier et de deux captifs, seuls survivants du naufrage. Tout le monde est stupéfait de voir que le survivant n’est autre que Da Gama qui, sans se laisser intimider par les périls qu’il vient d’affronter, se présente devant le Conseil pour demander à être nommé chef d’une ex-pédition visant à découvrir une nouvelle terre qu’il pense se trouver au-delà de l’Afrique. Pour prouver sa théorie, il a amené avec lui les deux captifs, Sélika et Nélusko. Bien que les Portugais les considèrent comme de simples indigènes de ce pays plutôt étrange, Sélika, à l’insu de Vasco, est en fait la reine, et les deux répondent à leurs ravisseurs d’une manière froide et hautaine. Da Gama s’étant retiré pour laisser le Conseil exami-ner son projet, l’ambitieux Don Pédro, qui convoite Inès, parvient à se procurer une pré-cieuse carte parmi les papiers de Vasco et persuade l’assemblée de rejeter les plans de l’officier, les jugeant futiles. Lorsque Vasco est informé de la décision finale du Conseil, il insulte cet auguste assemblé en l’accusant d’ignorance et de préjugés grossiers :

DA GAMA:
Insensés !... dites-vous.
C’est ainsi que naguère,
Par son propre pays,
comme moi repoussé,
Christophe Colomb
cet immortel Génois
Qu’aujourd’hui l’on révère,
Par les sages d’alors
Fut traité d’insensé !
(...)
À mon tour je vous juge,
et je vous flétrirai !
Que la gloire de la patrie,
Par vous indignement trahie,
Un jour retombe sur vous tous,
Vous, tribunal !
Aveugle, envieux et jaloux !
(...)
D’impie et de rebelle,
En vain, je suis traité;
D’avance, j’en appelle
À la postérité.
Pour confondre l’envie
Et sa vaine fureur,
J’ai pour moi la patrie
Et l’avenir vengeur !
L’INQUISITEUR &
LES HUIT ÉVÊQUES:
Par nos voix, Dieu, lui-même,
Plein d’un juste courroux,
Vous lance l’anathème !
Anathème sur vous !
DA GAMA:
Tribunal aveugle et jaloux !
CHOEUR:
Au rebelle lançons l’anathème !

Cela donne l’occasion à Don Pédro de faire arrêter Vasco Da Gama et de le jeter en prison.

Acte II : Les captives
Scène : La Prison de l’Inquisition



Da Gama, endormi en prison, est surveillé par la captive Sélika, qui le protège du poi-gnard du jaloux Nélusko. À son réveil, elle lui déclare son amour et lui révèle un chemin sûr vers la terre qu’il souhaite découvrir. Rempli de joie à l’idée de trouver la terre tant désirée et subjugué par le charme séduisant de la belle femme à ses côtés, Vasco l’embrasse passionnément. L’extase des nouveaux amants est interrompue par l’entrée soudaine de Don Pédro et Inès. On avait chuchoté à Inès que Da Gama aimait la dame africaine ; cette situation la convainc que les ragots sont vrais. Vasco est rempli de re-mords à la vue de son ancienne bien-aimée qui, lui tendant un document lui accordant sa liberté, s’éloigne. Da Gama l’appelle pour lui dire que ses soupçons sont sans fonde-ment et pour preuve il lui donne ces deux esclaves qu’il a « achetés en Afrique ». Mais ses protestations sont inutiles car Inès a acheté la liberté de Da Gama en épousant Don Pédro. De plus, ce Portugais rusé s’est fait nommer chef d’une nouvelle mission pour rechercher la terre décrite par Da Gama. Sélika déplore les mauvais traitements qu’elle subit et Nélusko complote avec jubilation pour se venger, tandis que Da Gama, déçu en amour et dans ses ambitions, tombe à demi évanoui.

Figure: Vasco Da Gama et Sélika, extrait de L’Africaine (chromolithographie). École française (s. d.). Chromolithographie. Collection privée. Bridgeman Images / Look and Learn.

Acte III : Le courroux d’Adamastor
Scène : À bord du navire de Don Pédro, en mer

Nélusko, choisi pour servir de pilote à Don Pédro, fait dévier le navire de sa route vers un récif. Une tempête se lève et Nélusko chante une impressionnante invocation à Adamastor, dieu de l’océan :

NÉLUSKO:
Adamastor, roi des vagues profondes,
Au bruit des vents s’avance sur les ondes.
Et que son pied heurte les flots,
Malheur à vous, navire et matelots !
À la lueur des feux et des éclairs,
Le voyez-vous ?... C’est le géant des mers,
Jusqu’au ciel il soulève les eaux,
Mort à l’impie ! et la mort sans tombeaux !
(...)
Ah ! vous bravez, insensés que vous êtes,
Adamastor, le géant des tempêtes !
La vieille Europe, au nouvel Océan,
Lance un défi, porté par l’ouragan.
À la lueur des feux et des éclairs,
Le voyez-vous ? C’est le géant des mers,
Jusqu’au ciel il soulève les eaux,
Mort à l’impie
Et la mort sans tombeaux !

En soupçonnant une trahison et souhaitant sauver Inès qui se trouve à bord, Da Gama a suivi un autre navire et vient avertir Don Pédro. Ce dernier se méfie de Vasco et or-donne qu’on l’abatte. Avant que l’ordre ne puisse être exécuté, le navire heurte le récif et est abordé par une tribu d’indigènes convoquée par Nélusko. Seuls quelques Portu-gais survivent au massacre qui s’ensuit. Voici ce que crient les autochtones :

ENSEMBLE:
Brahma ! Brahma !
Force et courage
Aux enfants de Brahma.
Brahma ! Brahma !
Gloire et pillage,
Le Ciel leur donnera.
Ni paix, ni trêve
Aux païens que voilà ;
À notre glaive
Aucun n’échappera.
Sous notre glaive
Tout tombera !

Act IV : Au Nouveau Monde
Scène : un temple dédié à Brahma d’un côté, un palais de l’autre

Sélika est placée sur son trône en tant que reine du pays, dans un tableau d’un luxe extrême et d’une apparence semi-barbare. Da Gama, qui a échappé au naufrage et à la tuerie, contemple ce paradis tropical resplendissant, la terre qu’il rêvait de découvrir, et manifeste sa joie et son émerveillement dans le célèbre air « Ô paradis ». Accom-pagné par les notes scintillantes des bois, Da Gama entonne cette mélodie ample et soutenue qui montre son exaltation presque religieuse ; puis la musique prend une tour-nure plus martiale alors qu’il est envahi par une ferveur patriotique à l’idée qu’il va of-frir cette terre qu’il a découverte à son pays natal.

DA GAMA:
Pays merveilleux,
Jardin fortuné,
Temple radieux,
Salut !
Ô paradis sorti de l’onde,
Ciel si bleu, ciel si pur,
Dont mes yeux sont ravis,
Tu m’appartiens !
Ô nouveau monde
Dont j’aurai doté mon pays !
À nous ces campagnes vermeilles,
À nous cet éden retrouvé !
Ô trésors charmants, ô merveilles
Monde nouveau tu m’appartiens !
Sois donc à moi !

Parmi les interprétations les plus marquantes de cette chanson, celles de Jussi Björling, Beniamino Gigli et Giuseppe Di Stefano occupent une place légendaire dans l’histoire du chant lyrique. Björling, avec sa ligne vocale d’une pureté sans précédents et son cou-leur de voix argenté, insuffle à « Ô paradis » une dimension mystique et contemplative, presque détachée du monde terrestre ; son legato immaculé et sa diction claire dévoi-lent la fusion entre extase spirituelle et plénitude intérieure. Chez Gigli, au contraire, le chant se charge d’une ferveur et pathos typiquement italien où la voix, large et vibrante, semble se consumer dans l’émotion même qu’elle exprime ; son « Tu m’appartiens » devient une prière d’amour et de reconnaissance. Di Stefano, plus solaire, aborde l’aria avec un lyrisme incandescent : la beauté du timbre, la souplesse des phrasés et la sincé-rité du souffle confèrent à son exégèse une humanité bouleversante. Dans toutes ces versions, la musicalité de Meyerbeer apparaît sous des visages différents ; tantôt exta-tique, tantôt héroïque, mais toujours tandis entre le ravissement intérieur et le triomphe de la découverte, comme si la voix humaine, dans cet instant d’exaltation, devenait elle-même un instrument de conquête spirituelle.

Da Gama est néanmoins capturé et, afin de lui sauver la vie, la reine Sélika déclare qu’il est son époux. Nélusko, désireux de rendre Sélika heureuse même au prix d’une douleur atroce pour lui-même, affirme avoir assisté à la cérémonie de mariage lorsqu’il était prisonnier à Lisbonne. À la demande du prêtre local, Sélika et Vasco sont désor-mais mariés selon le rituel indigène. Puis, au loin, on entend la voix d’Inès, qui s’est éga-lement échappée du chavirement. Da Gama est surpris de réaliser qu’il l’aime toujours.

Acte V : L’adieu des immortels
Scène I : Les jardins de la reine

AAprès avoir rencontré Inès, la noble Sélika se rend compte que l’amour de l’Espagnole est sincère et digne de Da Gama. Elle ordonne donc que Vasco et Inès puissent s’enfuir à bord d’une embarcation en partance pour l’Espagne.

Scène II : Un promontoire au bord de la mer

Sur un promontoire surplombant la mer se dresse un arbre mancinella. Sous cet arbre, Sélika contemple la voile du navire transportant Da Gama et Inès qui s’éloigne ; alors qu’il disparaît au loin, elle cueille quelques fleurs de l’arbre et inhale leur parfum mor-tel. Le fidèle Nélusko la trouve au moment où elle meurt ; lui aussi respire l’air empoi-sonné des fleurs et s’effondre à côté de sa bien-aimée.

SÉLIKA:
Un cygne au doux ramage
Dans un blanc nuage
Traîne un char léger.
Les houris souriantes,
Près de lui dansantes,
Viennent voltiger.
Vient-il, lui que j’adore ?
Et m’aime-t-il encore ?
Point ne m’oubliera !
À peine je respire,
Ô transport, ô délire !
Oui, c’est lui, Vasco !
Il vient, lui que j’adore,
Porté par ce nuage.
À mes pieds déjà
Il s’arrête, puis il monte
Et remonte, il s’élance !

NÉLUSKO:
Sélika, fuyons ces lieux,
Ô ma jeune maîtresse.
(...)
Fidèle encor à ton malheur
Je veux, moi, ton esclave,
Mourir auprès de toi.
Sélika ! Je t’aime !

Dans un ultime souffle, Sélika et Nélusko disparaissent ensemble, unis par un amour plutôt tragique. Leurs corps tombent sous l’arbre, emportant avec eux la beauté et la pureté d’un sentiment qui dépasse le monde humain. Tandis que le navire de Vasco et Inès s’éloigne à l’horizon, la mer et le vent semblent recueillir la mémoire de ces âmes héroïques, transformant leur sacrifice en un symbole éternel de fidélité et de noblesse. La scène se clôt dans un mélange de mélancolie et d’admiration, laissant flotter l’écho d’une passion qui, bien que consumée, conserve son éclat immuable.



Références

Kareol. (s. d.). L’Africaine [Libretto]. Consulté le 6 septembre 2025, sur http://kareol.es/obras/africana/africana.htm